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Selfiecity, l’ultime base de données mondiale du selfie

21 août 2014

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http://www.konbini.com/fr/tendances-2/entretien-selfiecity-base-de-donnees-selfie/

Vous l’ignorez sûrement : on sourit plus lorsqu’on prend un selfie à New York qu’à Moscou. Et les femmes qui prennent des selfies inclinent plus leur tête à Sao Paulo que partout ailleurs. Comment le sait-on ? Grâce à Selfiecity, une impressionnante étude visuelle menée sur cinq continents. Interview avec le chercheur Lev Manovich, son maître d’oeuvre.

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Qu’il soit drôle, déviant, politique ou oscarisé, la popularité du selfie ne décroît pas. Au-delà de son aspect ludique et un poil superficiel, l’autoportrait 2.0 est une mine d’indices culturels, sociaux et comportementaux. Le projet Selfiecity, publié en février 2014, est sûrement l’étude scientifique la plus exhaustive jamais menée sur le sujet.

Pendant plusieurs mois, des savants ont rassemblé et analysé des milliers de selfies trouvés sur Instagram, provenant de cinq villes différentes : Moscou, Berlin, Sao Paulo, New York, Bangkok. Mosaïques de photos, visualisation de données, infographies interactives, essais théoriques : le résultat est stupéfiant, les potentialités dingues.

Entretien avec Lev Manovich, le père du projet.

Le triptyque de Selfiecity : rassembler, trier, analyser

Konbini | Comment vous est venue l’idée de Selfiecity ?

Lev Manovich | Ça fait plusieurs années déjà que je fais des études comme celle-ci. En 2007, j’ai travaillé sur un projet un peu similaire avec mon laboratoire Software Studies Initiative. Selfiecity à proprement parler a débuté l’été dernier, sous mon impulsion et celle de Moritz Stefaner, un Allemand spécialiste en visualisation de données. On a commencé l’expérience avec différents types de photos tirées du site Instagram, et puis on a décidé de se concentrer sur les selfies.

K | Comment avez-vous procédé pour rassembler et traiter autant de données ?

Il y a eu pas mal d’étapes. Dès le départ on a voulu travailler sur une ville par jour, le dimanche excepté. Donc on a sélectionné six villes, une par continent. En une semaine on a téléchargé toutes les photos sur Instagram. Ensuite, on a voulu distinguer les selfies des autres clichés par ordinateur, mais les résultats n’étaient pas très bons.

Donc on a demandé de l’aide à des internautes, via Mechanical Turk [système de crowdsourcing créé par Amazon, ndlr] pour être plus efficaces. On leur a fait répondre à des questions pour identifier les photos : est-ce qu’il s’agit bien d’un selfie, l’âge et le sexe du modèle, etc.

Puis on a analysé l’angle d’inclinaison de la tête et d’autres données faciales grâce à des logiciels. On a nous-mêmes repris les résultats de ce premier tri, relevé les dernières erreurs qui pouvaient subsister. Au final nous avons gardé 640 selfies par ville, pour avoir une masse égale de données sur chacune. Au début on en voulait 1000 et on avait travaillé sur une sixième ville, Tokyo. Mais certaines villes utilisent des réseaux sociaux locaux à la place d’Instagram… On a dû laisser tomber Tokyo et descendre à 640 car on manquait de matière. En comptant le processus de réflexion, tout le projet s’est fait en huit mois environ.

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K | Qu’est-ce qui vous a guidés dans votre choix des villes ciblées ?

On a pris Moscou parce que j’y suis né, Berlin parce que Moritz vient d’Allemagne. New York et Bangkok, on avait déjà travaillé dessus dans notre projet Phototrails [étude similaire à Selfiecity, menée en 2007, ndlr]. Et puis ce sont des villes très différentes visuellement, alors on s’est dit “pourquoi ne pas les reprendre et les observer à nouveau ?”.

K | Est-ce que les gens savent que leurs autoportraits sont sur Selfiecity ?

Non, ils ne savent pas. Mais c’est une question intéressante d’un point de vue éthique : même s’ils postent leurs photos sur un réseau social et qu’ils savent qu’elles peuvent être vues par des inconnus, ils pourraient se crisper à l’idée d’être intégrés à leur insu à un projet collectif.

“On regarde les choses sous plusieurs perspectives”

Je ne suis pas encore sûr de savoir si ce qu’on fait est bien ou mal. Mais on ne fait pas comme les entreprises qui récupèrent des données pour les analyser à des fins commerciales et lucratives. Nous, on promeut les outils Open Source, et puis on a un but purement scientifique. On a déjà fait des expériences avec Twitter, Flickr, beaucoup d’autres anciens projets.

K | Histoire de l’art, informatique, sciences cognitives : les membres de votre équipe viennent de disciplines très différentes. C’était important à vos yeux ?

Je pense que ça vient de mon propre background. J’ai d’abord été artiste en Russie avant de devenir visual media designer en 1984. Puis j’ai eu un master en sciences cognitives, j’ai même écrit un livre traduit en français, paru il y a deux ans, Le langage des nouveaux médias.

Je pense que c’est important de regarder les choses de différents points de vue, de combiner des compétences diverses. C’est ce qu’on a fait avec Selfiecity : il y a des visualisations, des chiffres, des essais… Ce n’est pas juste des jolies mosaïques de photos, on regarde les choses sous de multiples perspectives.

K | Entre le bathroom selfie, le selfie au musée, le sefie aux côtés de SDF, le selfie d’enterrement, il y a une multitude de types de selfies différents. Ceux qu’on trouve sur Selfiecity sont relativement neutres. Avez-vous pris cette dimension en compte dans votre étude ?

C’est vrai que la définition du selfie n’est pas encore claire. Il y a par exemple des gens qui pensent qu’un selfie peut être pris par quelqu’un d’autre, d’autres qui se photographient dans leur miroir. On a identifié les types de photos, on a gardé un type de selfies pour le projet, mais on a gardé toutes les données pour les analyser dans nos side projects.L’essai d’Alise Tifentale sur la place du selfie dans l’histoire de la photographie parle de ces différents types d’autoportraits.

Conseil séduction : penchez la tête

K | Quel est l’intérêt d’analyser l’inclinaison de la tête ?

Il y a toute une sémiotique [une étude des signes, nldr] dans l’angle de tête et la direction du regard. Par exemple, lors d’un rendez-vous professionnel, il faut regarder la personne de face, pour montrer sa force et son sérieux. L’angle dit également des choses sur les rapports entre hommes et femmes. L’égalité hommes-femmes n’est pas totale en pratique, et pas intériorisée par les femmes.

Visualisation des angles de tête selon les villes et le sexe. (Crédit image : Selfiecity)

Il se pourrait qu’une femme penche la tête, lorsqu’elle regarde un homme, pour lui signifier qu’elle ne se met pas en compétition avec lui. Inversement, une femme qui regarde un homme droit dans les yeux, dans certaines cultures, peut paraître agressive, masculine. Bien sûr, ce n’est qu’une possibilité d’interprétation, mais il y a toute une question liée au genre derrière cela.

K | L’angle de la tête pourrait donc faire partie d’une stratégie de séduction ?

Tout à fait. Il y a quelque temps, nous avons analysé OK Cupid, le site de rencontre le plus populaire aux États-Unis. Nous avons comparé les photos de centaines d’inscrits. On s’est rendu compte que les hommes cliquaient beaucoup plus sur les profils des femmes qui avaient la tête inclinée sur leur photo. Mais encore une fois, ce n’est qu’une hypothèse. Ça n’explique pas pourquoi les femmes sont plus penchées à Sao Paulo, par exemple.

“Le selfie n’est pas un signe de narcissisme”

K | Une autre de vos conclusions : ce sont les jeunes qui prennent majoritairement des selfies, selon votre étude. Est-ce que la génération Internet est plus narcissique que ses aînés ?

Les médias décrivent souvent les selfies comme une sorte de fétichisme. Mais Selfiecity m’a fait comprendre que c’est avant tout un moyen de communication. Une manière de dire : “J’étais ici, à ce moment précis”. C’est une pratique similaire à la géolocalisation, seulement bien plus démocratisée.

Ceux qui prennent le plus de selfies, la tranche des 23-25 ans, sont également ceux qui se rendent le plus sur les sites de rencontre comme OK Cupid. Donc le selfie n’est pas un signe de narcissisme générationnel, juste la reproduction de normes sociales et comportementales. Au contraire, on trouve très peu de selfies chez les 16-18 ans.

Une visualisation de selfies de Bangkok. (Crédit image : Selfiecity)

K | Le selfie ne représente que 4% des photos prises sur Instagram. Il s’agirait donc d’un phénomène largement surestimé ?

Pas forcément. Les gens prennent des selfies, mais tout le monde ne les partage pas. Et ils ne les partagent pas exclusivement sur les réseaux sociaux. Donc le phénomène est beaucoup plus ample que ce qu’il paraît sur Instagram.

“Instagram est un documentaire de la vie contemporaine”

K | Pourquoi un tel engouement autour du selfie dans les médias ?

Les médias aiment écrire à propos des célébrités : les chanteurs, les stars de cinéma… Je comprends la hype lorsqu’il s’agit d’une célébrité. Et puis c’est une occasion pour les stars de contrôler leur image. Mais pour les selfies anonymes, c’est un mystère que je ne comprends pas entièrement.

K | Mais qu’il s’agisse des célébrités ou d’anonymes, les journaux en parlent surtout comme un sujet plutôt léger, un épiphénomène des réseaux sociaux. En quoi le selfie est un sujet d’étude scientifique ?

Les selfies ne sont qu’un exemple d’une tendance plus large, or une étude scientifique se concentre sur le background, par sur l’exemple. Le selfie est une nouvelle manière pour la société de se commenter. Nous l’analysons parce qu’Instagram, comme tous les réseaux sociaux, est un documentaire sur la vie contemporaine. On a choisi de se concentre sur les selfies, mais ça aurait très bien pu être des photos de bâtiments prises par des internautes.

K | Est-ce que la culture ou le pays d’origine influencent la manière dont on prend un selfie ?

C’est difficile à dire, mais il y a des pistes. Moi par exemple, je suis originaire de Moscou, et quand je regarde les photos dans les médias russes, je m’aperçois que les gens ne sourient pas. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est comme ça. En Russie, il y a eu le communisme, maintenant on a Poutine. Les gens travaillent très dur. Ça n’explique pas tout, mais ça doit faire partie de la réponse.

Autre fait, autre hypothèse : les femmes sur les selfies moscovites sont en moyenne très jolies. Il faut savoir que la Russie est un Etat très centralisé. Toutes les richesses et tous les lieux de pouvoir se trouvent à Moscou. Donc, toutes les femmes qui cherchent fortune se rendent là-bas, et les stéréotypes sont très liés à tout cela. La définition du cool à Moscou, ce sont les mannequins, qui posent sans sourire. Donc si les femmes moscovites ne sourient pas, c’est parce là-bas le cool, c’est d’imiter les mannequins.

Une mosaïque de selfies new-yorkais. (Crédit image : Selfiecity)

K | Finalement, qu’est-ce que le selfie nous apprend sur le comportement humain ?

Il nous apprend que nous sommes tous uniques en quelque sorte, et qu’en même temps nous nous copions les uns les autres. Beaucoup de gens disent que ceux qui prennent des selfies le font pour imiter les célébrités. Je pense que c’est faux.

On voit que les gens adoptent des comportements différents selon la zone dans laquelle ils se trouvent. Il y a des tribus, plusieurs manières de s’habiller. Finalement, malgré Internet et la mondialisation, on s’aperçoit que l’être humain doit toujours s’adapter à son environnement.

K | Et vous, ça vous arrive de vous prendre en photo ?

On prend tous des selfies de temps en temps, mais je n’aime jamais ceux que je prends de moi… J’essaie d’en prendre de bons, mais c’est difficile. Lorsqu’on partage un selfie sur les réseaux sociaux, il y a plus de pression, donc plus de chances de ne pas en être satisfait. Sous le regard des autres, tout le monde devient une sorte de célébrité.

K | Quels sont vos prochains projets ?

Plein de choses. On va continuer à étudier les selfies plus en profondeur. On a une exposition prévue bientôt à Taipei [capitale de Taïwan, ndlr], où on va visuellement  analyser différentes zones de la ville. D’autres projets similaires à Selfiecity. Et on espère s’attaquer à Paris !

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