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Pourquoi les mèmes ne sont pas des mèmes

22 mars 2011

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Pourquoi les mèmes ne sont pas des mèmes

Par Vincent Glad – 20 mai 2011 – 11:41 [English] [PDF] [Twitter] [FB]

Qu’est ce qu’un “mème” Internet ? La question n’a pas de sens, tant la définition est mouvante en fonction des acteurs qui l’utilisent. Toujours est-il que pour des raisons universitaires, et dans un souci de pouvoir répondre à la question “C’est quoi le sujet de ton mémoire?”, je suis un peu obligé de me dépatouiller avec ce terme qui est au coeur de mon sujet de recherche.

Le terme est abondamment utilisé dans les médias web français depuis 2008. Dans l’acception médiatique française, le “mème” Internet est un objet culturel (photo, vidéo, phrase…) qui circule sur le web et qui est remixé par les internautes. Il s’oppose ainsi au “buzz” pour lequel la participation des internautes est moins décisive, se contentant de faire circuler l’objet sans y apporter une touche créatrice. Aux Etats-Unis, “mème” et “buzz” ont tendance à se confondre: “An Internet meme is an idea that is propagated through the World Wide Web”, comme le dit Wikipedia.

Ça, c’est pour le sens médiatique du mot. Mais qu’en est-il du sens scientifique, si tant est qu’il y en ait un?

Contrairement au mot “buzz”, le terme “mème” est souvent présenté dans les médias comme un terme scientifique, avec la caution de Richard Dawkins, le biologiste qui a inventé le terme en 1976. Dans le premier article français recensé sur les “mèmes” Internet, le 12 avril 2008 dans Libération, la figure de Dawkins est évoqué dès le 2e paragraphe:

“Enoncé la première fois par Richard Dawkins dans Le Gène égoïste (1976), le mot mème désigne une «unité d’information contenue dans un cerveau, échangeable au sein d’une société». C’est à dire un contenu culturel (concept, technique, tradition, mode, ec.) qui, à l’instar d’un gène, peut se dupliquer, se copiant d’un cerveau vers d’autres cerveaux. Un peu à la manière des légendes urbaines.”

La journaliste Astrid Girardeau poursuit en expliquant que la jonction a été faite avec Internet dès les débuts du web grand public: «Au milieu des années 90, le néologisme est utilisé pour décrire les idées ou informations, qui, tel un virus, se répliquent rapidement sur la toile.»

Pour mesurer la pertinence du terme à l’heure d’Internet, il faut relire Le Gène égoïste de Dawkins. Ce best-seller paru en 1976 est un ouvrage très contesté qui adapte la théorie évolutionniste de Darwin à l’ère de la génétique, en postulant que la sélection naturelle se passe non à l’échelle des individus ou des espèces, mais des gènes. Pour décrire ce mécanisme, Dawkins personnifie les gènes, leur attribuant le caractère d’”égoïste”, c’est à dire qu’ils agissent selon leurs intérêts propres (la continuation de l’espèce).

La notion de “mème” est en fait très marginale dans l’ouvrage. Elle n’intervient qu’au chapitre XI, et n’apparait pas dans la suite du livre. Dans un accès de lyrisme, Richard Dawkins explique avoir trouvé une autre théorie de l’évolution, sans même avoir besoin des crédits de la Nasa1:

“Nous faudra-t-il aller dans les mondes lointains pour trouver d’autres sortes de réplicateurs et d’autres type d’évolution? Je pense qu’un nouveau type de réplicateur est apparu récemment sur notre planète; il nous regarde bien en face. C’est encore un enfant, il se déplace maladroitement dans la soupe originelle, mais subit déjà un changement évolutionnaire à une cadence qui laisse les vieux gènes pantelants et loin derrière.

La nouvelle soupe est celle de la culture humaine. Nous avons besoin d’un nom pour ce nouveau réplicateur, d’un nom qui évoque l’idée d’une unité de transmission culturelle ou d’une unité d’imitation. « Mimème » vient d’une racine grecque, mais je préfère un mot d’une seule syllabe qui sonne un peu comme « gène », aussi j’espère que mes amis,  épris de classicisme, me pardonneront d’abréger mimème en mème. Si cela peut vous consoler, pensons que mème peut venir de « mémoire » ou du mot français « même » qui rime avec « crème » (qui veut dire le meilleur, le dessus du panier)”

La définition d’un “mème” comme une “unité de transmission culturelle” ouvre un champ très vaste: Dawkins donne ainsi comme exemple “Dieu”, “le célibat”, “un air populaire” ou “un style de chaussures de femmes”. Cette définition très vague permettra à l’expression de connaître un grand succès public, entrant dans le dictionnaire à la fin des années 80. Les “mèmes” vont connaître une grand postérité dans la littérature cyberpunk et le manga2, et seront la thématique principale du deuxième volet du célèbre jeu Metal Gear Solid. Une discipline se créera même pour les étudier, la mémétique.

Mais il ne faudrait pas surestimer les “mèmes”. Ils ne sont qu’une métaphore filée de la théorie du gène égoïste appliquée à la culture, une proposition que Dawkins qualifie lui-même de “spéculative”. Un “pool génique” devient ainsi un “pool mémique”, un “généticien” un “méméticien”, etc… L’ambition du chapitre de Dawkins paraît délirante: expliquer la circulation de la culture par une métaphore de biologiste, en faisant l’impasse sur tous les acquis des sciences sociales. Dawkins s’en rendra bien compte à la réédition du livre en 1989, dans une note en fin d’ouvrage3:

“Le vocable « mème » semble lui-même constituer un bon mème. Il est aujourd’hui largement employé et a rejoint en 1988 la liste officielle des mots retenus pour les futures éditions des Oxford English Dictionnary. Cela me pousse à répéter que mes conceptions de la culture humaine étaient si modestes qu’elles en étaient presque au niveau zéro […] Que la culture humaine comporte vraiment les éléments nécessaires pour continuer de faire marcher une forme de darwinisme, je n’en suis pas sûr. Mais en tout cas, cette question est ici subsidiaire. Le chapitre XI aura été un succès si le lecteur ferme le livre avec la sensation que les molécules ADN ne sont pas les seules entités à pouvoir former la base de l’évolution darwinienne. Mon but était de ramener le gène à sa vraie place plutôt que d’ébaucher une grande théorie sur la culture humaine”

La culture n’est donc intervenue dans cette histoire que comme un dommage collatéral, comme une habile métaphore choisie par Dawkins pour montrer que la théorie darwiniste est exportable à d’autres “entités”.

Pour peu qu’on prenne le concept au sérieux, on voit vite que les propriétés des “mèmes” s’appliquent mal aux objets Internet qu’ils définissent. Chez Dawkins, le potentiel de création est placé au niveau des “mèmes” et non des individus qui les font circuler. Ce que résume Henry Jenkins en une formule: “Dawkins writes not about how «people acquire ideas» but about how «ideas acquire people.»”. En d’autres termes, le biologiste dessine un modèle de la communication où la réception et encore moins la réappropriation n’ont leur place. Le remix qui est au coeur de la définition usuelle des “mèmes” Internet est ici oublié.

Au risque de simplifier, on pourrait dire que Dawkins a une vision francfortienne de la communication, à la différence qu’il remplace les “industries culturelles” d’Adorno et Horckheimer par son concept de gènes égoïstes. Ce serait une culture qui s’imposerait à nous par ses qualités et son égoïsme propres: «Nous avons le pouvoir de défier […] les mèmes égoïstes de notre endoctrinement»4, écrit-il. Les “mèmes” Internet ne sont à l’évidence pas des objets desquels il faudrait pouvoir s’émanciper. Au contraire, ils se distinguent du “buzz” traditionnel, typique des industries culturelles les plus contemporaines, par leur spontanéité et leur aspect de créativité populaire.

Dawkins écrit aussi: “Nous sommes construits pour être des machines à gènes et élevés pour être des machines à mèmes, mais nous avons le pouvoir de nous retourner contre nos créateurs”. Paradoxalement, les “mèmes” Internet sont plutôt de nature à pouvoir permettre aux internautes de se “retourner contre [leurs] créateurs”, si on suppose que les créateurs en question sont les industries culturelles. C’est un peu l’idéologie du “LOL”5 —dans laquelle trempent les “mèmes”— qu’avait décrite danah boyd:

“Je dirais que 4chan est le ground zero d’une nouvelle génération de hackers, ceux qui veulent à tout prix hacker l’économie de l’attention. Alors que les hackers traditionnels s’en prenaient à l’économie de la sécurité, c’est-à-dire au centre du pouvoir et de l’autorité avant Internet, ces hackers de l’attention montrent à quel point les flux d’information sont manipulables. […] Leurs singeries poussent les gens à réfléchir au statut et au pouvoir et ils encouragent les gens à rire de tout ce qui se prend trop au sérieux.”

Autre problèmes, les “mèmes” de Dawkins renvoient une nouvelle fois les contenus Internet à une métaphore biologique, comme le mot “viralité”. Henry Jenkins appelle à dépasser ces métaphores. Selon le professeur de la University of Southern California, cette terminologie donne l’illusion d’une possible maîtrise des flux par les publicitaires et les industries culturelles, ce que le succès des “mèmes” et du “LOL” a tendance à invalider:

“Talking about memes and viral media places an emphasis on the replication of the original idea, which fails to consider the everyday reality of communication — that ideas get transformed, repurposed, or distorted as they pass from hand to hand, a process which has been accelerated as we move into network culture. Arguably, those ideas which survive are those which can be most easily appropriated and reworked by a range of different communities. In focusing on the involuntary transmission of ideas by unaware consumers, these models allow advertisers and media producers to hold onto an inflated sense of their own power to shape the communication process, even as unruly behavior by consumers becomes a source of great anxiety within the media industry.”

Dans sa métaphore filée, Dawkins bute sur la notion de “fidélité de copie” qu’il avait décrit dans les chapitres précédents comme essentiel pour déterminer la qualité d’un gène. Il reconnaît que de prime abord, cette notion de “fidélité de copie” s’applique mal à la circulation culturelle, où les idées qui se propagent sont constamment modifiées sur le mode du téléphone arabe. Mais selon Dawkins, cela n’invalide pas la métaphore. Il prend comme exemple sa propre réappropriation de la théorie darwiniste6 :

“S’il lisait ce livre, Darwin y reconnaîtrait à peine sa propre théorie […] Pourtant , malgré tout cela, il y a quelque chose, un brin de darwinisme, présent dans la tête de chaque individu comprenant la théorie. […] Le mème de la théorie de Darwin forme donc la base essentielle de l’idée commune à tous les cerveaux qui comprennent la théorie. Les différences résidant dans la façon dont les gens se représentent la théorie ne font alors, par définition, pas partie du mème”.

C’est, à mon sens, cette dernière phrase qui invalide définitivement la valeur du concept de “mème” appliqué aux objets que l’on nomme “mèmes” sur Internet. Si l’on prend l’exemple du “mème” Internet le plus connu, les lolcats, on voit que l’unité culturelle répliquée n’est que la règle du jeu du “mème”, à savoir, pour reprendre Wikipedia, “une image combinant une photographie, généralement un chat, avec une légende humoristique et idiosyncratique dans un anglais écorché”. Mais ce qui importe culturellement, ce n’est pas tant la règle du jeu que le résultat final, à savoir la galerie d’images de tous ces lolcats formés chacun sur une idée différente.

Sélection de quelques lolcats, parmi les plus populaires, en piochant dans les premiers résultats de Google Images sur la requête « lolcat ».

Ce sont toutes ces “différences” rejetées par Dawkins dans sa définition d’un “mème” qui forment précisément les “mèmes” Internet. Une des grandes caractéristiques d’un “mème” Internet, c’est qu’on ne peut pas le représenter avec une seule image.

Les “mèmes” de Dawkins sont eux représentables avec une seule image.

« Un style de chaussure de femme ». Capture d’écran christianlouboutin.com.

Plutôt que Richard Dawkins, il vaudrait mieux citer Michel de Certeau qui avait entrevu les “mèmes” avant Internet dans son essai L’invention du quotidien, Arts de faire publié dans sa première édition en 19807:

“À une production rationalisée, expansionniste, centralisée, spectaculaire et bruyante, fait face une production d’un type tout différent, qualifiée de “consommation”, qui a pour caractéristiques ses ruses, son effritement au gré des occasions, ses braconnages, sa clandestinité, son murmure inlassable, en somme une quasi-invisibilité puisqu’elle ne se signale guère par des produits propres (où en aurait-elle la place?) mais par un art d’utiliser ceux qui lui sont imposés.”

Les “mèmes”, c’est précisément cette époque où les ruses, les braconnages, le murmure inlassable de la consommation culturelle active devient visible grâce au web. Après des centaines d’années de “clandestinité”, on a l’impression de la découvrir soudainement et on s’en ébahit à travers ces récits de circulation et de réappropriation d’images. Le “mème” est le “produit propre” normalement invisible de Michel de Certeau.

“L’enfant gribouille encore et tache son livre d’école; même s’il est puni de ce crime, il se fait un espace, il signe son existence d’auteur”, écrit encore De Certeau. Le “mème” est ce gribouillage en marge du contenu diffusé par les industries culturelles, une forme de vengeance face à l’impuissance technologique que décrivait De Certeau: “le téléspectateur n’écrit plus rien sur l’écran du poste”.

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