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Mines d’info : ce que les usages des ados sur les réseaux sociaux peuvent nous apprendre

3 janvier 2014

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de Pierre Duriot et Nathalie Nadaud-Albertini

Atlantico : Que savent les adolescents au sujet des réseaux sociaux et notamment des paramètres de sécurité et de protection des données personnelles ? Les adolescents en savent-ils plus que nous à ce sujet ?

Pierre Duriot : Ils connaissent les ficelles, à n’en point douter, grâce au temps qu’ils y passent et ils se refilent les astuces entre eux. Cela leur est permis car ils n’ont pas comme un adulte, des intendances à assurer et une activité professionnelle. Le temps consacré est un facteur important dans un apprentissage quel qu’il soit et ils sont souvent très motivés pour les outils informatiques. En savent-ils plus qu’un adulte ? Difficile à dire, beaucoup d’adultes ont de très hauts niveaux de qualification, on peut penser plutôt que les uns et les autres n ‘ont surtout pas le même registre de connaissances informatiques et que le registre se construit plutôt en fonction de l’utilisation que l’on fait de ces outils. En somme, il faut différencier, d’un côté, les réseaux sociaux, les jeux, les musiques et les films, de l’autre les logiciels graphiques, de gestion et de travail… Même si tout le monde peut être amener à jouer ou participer aux réseaux sociaux, on n’utilise pas l’ordinateur de la même manière selon sa place d’adulte ou d’adolescent donc on ne peut pas comparer en termes de « plus » ou de « moins » pour les uns et les autres.

Nathalie Nadaud-Albertini : La plupart des adolescents maîtrisent beaucoup mieux les paramètres de sécurité et de protection des données personnelles que nous. Souvent, quand ils en parlent à des adultes, ces derniers sont perdus dans la précision des explications données par les adolescents. Parfois, ça vaut aussi pour le chercheur qui les interroge…

Les ados maîtrisent-ils mieux leur identité numérique que les adultes ?

Nathalie Nadaud-Albertini : Oui, les adolescents gèrent mieux leur identité numérique que les adultes, pour une raison assez simple : les adultes ne sont pas nés avec Internet, et encore moins avec les réseaux sociaux, alors que les adolescents ont toujours connus Internet, et ont appris l’usage des réseaux sociaux et d’Internet en même temps que l’usage de l’ordinateur. Ils envisagent donc les réseaux sociaux comme quelque chose qui va de soi, ce qui est loin d’être le cas des adultes qui s’y sont mis comme on se met à l’apprentissage d’une langue étrangère quand on a passé l’âge scolaire. Les adultes diront souvent qu’ils ne sont pas très doués avec les nouvelles technologies, en pensant être les seuls à tenir ce discours, alors que nombreux sont les adultes à se vivre comme des cancres du numérique.

Globalement, les adolescents savent mieux ce qu’ils veulent dire et montrer via les réseaux sociaux et surtout à qui ils veulent montrer tel pan de leur identité numérique et à qui ils ne veulent pas le montrer.

Pierre Duriot : Ce n’est pas une question de maîtrise mais de conscience. On a forcément une certaine maîtrise de son identité informatique dans la mesure où l’on sait  parfaitement, ou l’on devrait savoir, que sur internet on ne trouve de notre vie privée que ce qu’on y a mis nous même. On peut penser qu’un adulte va réfléchir à qui pourra voir une photo de lui lors d’une soirée arrosée un peu plus qu’un adolescent. Il faut savoir que la plupart des recruteurs vont maintenant chercher à quoi correspond votre identité numérique avant de vous embaucher et cela a valu quelques surprises à certains. A cet effet, les adolescents fonctionnent beaucoup plus dans l’instantanéité, sans souci du lendemain, et pourtant. Il faut bien avoir conscience que les photos, une fois passées dans les tuyaux informatiques le sont pour longtemps.

Les adolescents sont-ils susceptibles d’utiliser les réseaux sociaux non pas seulement comme des moyens de se mettre en scène mais aussi comme une façon d’appeler au secours en cas de besoin ? Comment et à quelles fins les adolescents utilisent-ils les réseaux sociaux ?

Pierre Duriot : C’est une question assez vaste et il faut se pencher sur les modalités éducatives, la « construction » de nos jeunes d’aujourd’hui, avec souvent peu de cadres, peu de valeurs partagées, peu de codes communs de langage et de conduite. Cette forme d’éducation entraîne des failles narcissiques, d’où la tendance à se « mettre en scène » qui n’est ni plus ni moins qu’une manière d’exister là où précédemment et encore maintenant pour une partie de ces jeunes, on existe à travers ses études, la pratique d’un sport ou d’un art. C’est aussi une manière de maintenir le lien, qui rassure. On peut noter que les adolescents les mieux « construits », les plus solides, sont aussi ceux qui savent le mieux se distancier, se passer d’ordinateur alors qu’on observe des addictions chez les jeunes les plus fragiles narcissiquement. Cette fragilité est également le fonds de commerce des émissions de télévision de « télé-réalité », synonymes de notoriété vite acquise mais retombant comme un soufflet avec les dégâts que l’on connaît maintenant. C’est devenu également une manière d’appeler au secours tant on s’est habitué à ce que des signes précurseurs d’un suicide soient visibles sur les pages personnelles avant les passages à l’acte. Cette « mise en scène » perpétuelle, presque thérapeutique, est surtout une caractéristique moderne révélatrice de fragilité. On peut comparer les utilisations respectives qui en sont faites en évaluant les contenus placés sur internet. Soit des banalités de la vie quotidienne qui n’ont aucun intérêt, soit des conversations d’un niveau élevé, en rapport avec les passions ou les études, avec des échanges de documents ou d’images en droite ligne avec les conversations tenues. D’une certaine manière, les contenus que nous plaçons révèlent largement des aspects de nos personnalités.

Nathalie Nadaud-Albertini : D’une manière générale, ils utilisent les réseaux sociaux pour être ensemble, même à distance.

A ses débuts, il y a plusieurs années de cela maintenant, avant Facebook, Twitter et autres, les adolescents se rendaient sur Myspace pour « traîner ensemble ». Autrement dit, ils y voyaient un lieu numérique bien à eux. Dans chaque ville, il y a des espaces que les adolescents s’approprient (bar, parc, place etc.) pour y être ensemble. Globalement, c’est à cette même demande de sociabilité juvénile que répondent les réseaux sociaux. Il s’agit d’être ensemble, de partager des discussions, des moments de vie, y compris des moments d’ennui ou de désœuvrement.

C’est aussi un vecteur de construction identitaire par la confrontation à autrui, mais aussi par une certaine mise en scène de soi. Cette dernière est plus facile sur les réseaux sociaux, car comme certains amis ne sont connus que via le lieu numérique, il est plus facile de présenter de soi une image qui rompt avec ce que l’on est dans sa famille, au collège, avec ses amis que l’on connaît aussi de visu. Ça permet de développer une potentialité identitaire que l’on ne peut pas toujours affirmer dans la vie quotidienne.

Pour eux, c’est aussi une façon d’exprimer des ressentis qu’ils considèrent comme secrets et dont ils ne veulent pas faire part à leur famille ou à leurs amis qu’ils côtoient régulièrement. Ils préfèrent les partager avec des amis numériques. Dans ces conditions, oui, ça peut aussi être une façon d’appeler au secours, ou pour voir les choses selon un prisme moins dramatique, une manière d’exprimer un mal-être qui autrement resterait au fond d’eux. Ils peuvent trouver par ce biais un soutien d’autres adolescents qui ont vécu la même chose à un moment donné. Pour eux, parler sur les réseaux sociaux de ce qu’ils vivent mal est plus « naturel », plus simple que de s’adresser à un conseiller psychologique dans un lieu scolaire par exemple. En effet, aller voir le conseiller psychologique de leur établissement est difficile, parce qu’ils craignent que le résultat de leur démarche soit une stigmatisation (être étiqueté par les membres de leur établissement scolaire, professeurs et élèves, comme une « personne à problème », un « raté », un « boloss »).

Le fait de ne pas s’adresser aux autorités considérées comme compétentes par les adultes en cas de détresse n’est pas né avec les réseaux sociaux. Si on se fie au contenu du courrier envoyé à Hélène Rolles, le personnage auquel la série « Hélène et les Garçons » est construite, on remarque que l’on confiera à Hélène des violences familiales que l’on taira dans un autre cadre a priori plus adapté pour accueillir et accompagner de telles confidences. Cependant, on choisit de parler à Hélène parce qu’elle semble (paradoxalement) plus proche, plus à l’écoute, et aussi parce que l’on sait qu’il n’y aura pas de conséquences « fâcheuses » (ou considérées comme telles par les adolescents) en retour de la confidence. Autrement dit, les adolescents ont toujours trouvé, trouvent, et trouveront toujours des lieux d’expression où déposer leur ressenti de façon à s’en décharger, tout en étant certains qu’ils ne seront pas regardés et traités comme « celui/celle qui a des problèmes ». En somme, ils refusent d’être réduits à leurs problèmes, comme s’ils disaient « oui, j’ai tel problème, mais je ne suis pas que cela ».

Faut-il ainsi prêter d’avantage d’attention aux messages qu’ils postent ? Sommes-nous suffisamment à l’écoute des adolescents via les réseaux sociaux ?

Nathalie Nadaud-Albertini : Nous n’écoutons pas réellement ce que disent les adolescents sur les réseaux sociaux, car nous sommes plus dans une logique de contrôle et de protection que d’écoute. En effet, les réseaux sociaux sont des médias nouveaux, et à chaque apparition d’un nouveau média, on craint immédiatement le pire. Regarder la nouveauté médiatique avec suspicion n’est pas récent. Le phénomène a commencé avec la Révolution Industrielle. Avec l’exode rural, on a eu peur que les communautés disparaissent, laissant une foule d’individus sans lien entre eux, livrés au règne (considéré comme) tout puissant des médias qui leur injecteraient directement des idées dans la tête, les privant de tout libre arbitre, et les poussant à commettre des actes qui les mettraient en danger. On identifie toujours une ou plusieurs catégories d’individus considérés comme particulièrement vulnérables et qu’il faut absolument protéger de l’influence du nouveau média, y compris contre eux-mêmes. Longtemps, ces catégories ont été les femmes et les jeunes. Avec l’influence du féminisme, on a retiré les femmes, restent donc les jeunes.

Pierre Duriot : Il y a un paradoxe dans la mesure où le jeune utilise sa page personnelle comme autrefois un journal intime mais il le rend public, en entendant bien que ses copains puissent voir, mais pas ses parents, or ses parents le peuvent aussi, ce qui déclenche des conflits. Le jeune perçoit comme une intrusion le fait que ses parents aillent voir son blog ou sa page Facebook. En pratique il faut apprendre l’internet, les risques, les bénéfices, les retombées, préalablement, avant se lancer seul. C’est un peu comme apprendre à nager, au début avec un maître nageur, puis seul, quand on est sûr de ne plus se noyer. Car on peut se noyer, se perdre, dans les réseaux sociaux. Cet apprentissage doit être surveillé, puis la pratique contractualisée. Il n’est pas pensable de laisser son adolescent, seul, pendant des heures, sans surveillance, sans « débriefing », sur les réseaux sociaux, tout cela doit être un minimum contingenté tant que le jeune est sous le toit familial.

Est-il souhaitable que parents ou professeurs soient « amis » avec leurs enfants ou élèves sur les réseaux sociaux afin de mieux les comprendre ? Quels sont les risques ?

Pierre Duriot : La question est moins simple qu’il n’y paraît, tout dépend quel parent ou quel professeur vous êtes. Beaucoup de jeunes parents et de jeunes professeurs sont plus proches « culturellement » et du point de vue de leurs codes communs de communication, de leurs enfants ou élèves, que des adultes des générations plus anciennes. La parentalité ou l’enseignement reposent en partie sur l’autorité que confère la « barrière des générations », c’est à dire, le fait d’être adulte par rapport à un jeune en devenir et de construire avec lui une relation d’enseignant ou de parent « asymétrique ». A l’inverse, le fait d’être « ami » vous place d’emblée au même niveau que le jeune, fait de vous un membre de la « tribu », pour le meilleur et aussi pour le pire, avec le risque de n’avoir pas vraiment autorité. Et pour le professeur, de dispenser un cours dont l’intérêt et la densité risquent de relever, à termes, de la conversation Facebook. En étant un peu caricatural, on pourrait hasarder que les élèves ne sont pas les seuls à « chatter », certains professeurs aussi surfent et répondent au téléphone pendant leurs propres cours. Ceci dit, nos élèves n’étant pas particulièrement performants lors des enquêtes PISA menées sur la tranche d’âge des quinze ans… l’hypothèse d’un enseignement de « surface » mériterait que l’on y regarde à deux fois, mais il ne faudrait pas incriminer uniquement les outils informatiques. Certes, étudier les profils Facebook ou les blogs des élèves pourrait être une bonne source de renseignements pour un thérapeute, mais le professeur n’a pas besoin de cela pour évaluer ses élèves et encore moins de se mêler à leurs conversations.

Nathalie Nadaud-Albertini : La question est délicate. Cela dépend des cas. Concernant les parents, je dirais que ce n’est pas souhaitable. Pour deux raisons. Tout d’abord, si les parents réclament l’accès total à toute l’activité numérique de l’adolescent, c’est aussi intrusif que de lire un journal intime. Et c’est néfaste pour la construction identitaire de l’adolescent parce que ça enlève un espace où s’exprimer librement, où être soi, sans craindre le jugement des adultes. Ensuite, si l’adolescent entretient des relations de confiance avec ses parents, en cas de gros problème, c’est à eux qu’il parlera en premier. On peut répondre que tous ne le feront pas. Mais alors le problème se situe dans la relation parents/adolescent, et ce n’est pas le vecteur technique qui peut le régler.

Concernant les professeurs, cela dépend également des cas. Il y a des professeurs très ouverts à la discussion avec leurs élèves, qui écoutent sans juger et essaient de conseiller au mieux. Les adolescents leur parleront assez facilement d’eux, y compris de leur difficultés. Personnellement, j’ai eu la chance de rencontrer deux professeurs appartenant à cette catégorie lorsque j’étais au collège. J’avais tendance à me confier à eux quand j’étais leur élève. J’ai continué après avoir quitté et leur cours et le collège, mais de façon épistolaire, puisque je ne les voyais plus tous les jours. La correspondance dure encore aujourd’hui, et il nous arrive de nous voir comme des amis. Un s’est mis à Internet depuis longtemps, donc on correspond beaucoup par Internet. L’autre est plus rétif aux nouvelles technologies, de sorte que nous continuons à correspondre par lettre. Si les réseaux sociaux avaient existé lorsque j’étais au collège, les échanges se seraient probablement faits par ce biais. Ceci dit, ça aurait peut-être enlevé le sentiment d’unicité. Je m’explique. J’étais loin d’être la seule à correspondre avec eux. Je le savais, mais lorsque je recevais une lettre, j’étais la seule destinataire, elle était vraiment personnalisée. Avec les réseaux sociaux, j’aurais sans doute eu le sentiment de n’être qu’une parmi d’autres, et je pense que je me serais moins confiée. Bien sûr, il existe la possibilité de converser en privé, sur Facebook par exemple, mais le fait de voir les autres amis fait que l’on peut se dire que finalement la relation n’est pas vraiment personnelle. Il y a une différence entre savoir que tel professeur correspond avec certains de ses anciens élèves, et le fait de voir les noms des autres.

Ça peut aussi poser des difficultés d’un autre genre : la mésentente de certains membres du réseau (« amis ») entre eux. En effet, l’un des deux anciens professeurs dont je parle recevait des lettres de deux adolescentes qui s’étaient fortement disputées, chacune ayant sa propre version des faits. Pour conserver leur confiance respective, il n’a dit à aucune des deux qu’il recevait les lettres de « l’ancienne meilleure amie » devenue la « pire ennemie ». Au fil du temps, il a fait en sorte de les réconcilier. Il a bien fait : elles sont amies encore aujourd’hui. Sur un réseau social, elles auraient su qu’il était en relation avec les deux, de sorte qu’œuvrer à la réconciliation aurait été plus compliqué, puisqu’il y a fort  à parier qu’elles auraient interrompu la relation épistolaire. Je pense qu’il faut savoir utiliser les différents modes de communication en fonction des cas, voire les cumuler, car chacun présente un avantage. Ce n’est pas le vecteur de la relation qui prime, mais la relation elle-même.

 

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