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Le selfie, image iconoclaste

14 février 2014

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http://culturevisuelle.org/icones/2939

Andre Gunthert

Il semble étrange aujourd’hui que des américains adultes aient pu, il y a cinquante ans, considérer sérieusement les chansons des Beatles comme de dangereuses manifestations d’irrévérence. A l’instar de Jean-François Copé s’offusquant d’un bien innocent livre illustré, la perception d’un manquement aux normes sociales dépend surtout de l’idée qu’on se fait de cette norme.

L’indignation et les sarcasmes qui ont accueilli un autoportrait non moins ingénu, réalisé par un jeune journaliste du Monde, tout heureux de se retrouver dans le Salon ovale en présence de Barack Obama et de François Hollande, sont là aussi des indicateurs de puissants réflexes normalisateurs, qui semblent trouver avec le selfie une source d’irritation toujours renouvelée.

On s’en souvient, les premières discussions marquantes qui ont fait émerger le genre sur la scène médiatique en 2013 furent alimentées par deux collections d’images sur Tumblr, Selfies at Serious Places et Selfies at Funerals, dont les choix thématiques mettaient en avant la rupture d’une norme implicite. Pour autant qu’on considère l’autoportrait ludique comme une activité futile, sa mise en œuvre dans des situations qui imposent en principe le respect aux participants le fait apparaître comme la manifestation comique d’un manque de maîtrise de la règle sociale.

Extraits de Selfies at Serious Places et Selfies at Funerals.

Le magnifique selfie de Thomas Wieder avait évidemment tout pour chatouiller les vertueux. Outre sa localisation dans l’un des lieux de la plus haute sacralité, équivalent de Saint-Pierre de Rome au Moyen-âge, l’esquisse de sourire mal assuré du journaliste au premier plan, le geste de rappel à l’ordre de l’officier de sécurité au second plan, sans oublier Barack et François en témoins impuissants de la rupture de protocole, en font assurément un des chefs d’œuvre du genre. Son commentaire sur Twitter puis sur 20 Minutes, largement relayé, ont rapidement calé son interprétation comme un dérapage “touristique”, témoignage d’un “manque de sérieux” des journalistes français.

La circulation rapide d’informations à partir des images connectées des témoins d’un événement n’a plus rien qui puisse surprendre. La semaine précédente, Twitter et petits journaux avaient fait leurs délices des photos d’hôtel des journalistes débarquant à Sotchi pour les Jeux olympiques d’hiver, qui venaient confirmer tous les stéréotypes russophobes.

La réception diamétralement opposée des selfies de Washington démontre une interprétation tout aussi conventionnelle, principalement appuyée sur le respect dû au saint des saints états-unien, où le président français était précisément venu essayer d’inverser la courbe d’une popularité déclinante.

Le ridicule n’est pas une mesure objective. Alors que pour les réactionnaires pratiquants, Tous à poil est le comble de la dépravation, pour beaucoup d’autres, c’est Copé qui a touché le fond de la turlupinade. Pour ma part, je n’accorde qu’une considération limitée aux rencontres protocolaires de chefs d’Etat, héritières des visites royales, qui ont toujours suscité plus d’attention médiatique que de véritable intérêt de la part du public – pour ne rien dire de leur (in)utilité politique. Ayant épinglé en son temps le pauvre Askolovitch, accompagnateur accrédité de l’ex-président Sarkozy aux USA, sincèrement convaincu d’avoir tutoyé l’Olympe et entraperçu les mystères qui gouvernent le monde, j’avoue qu’il me paraît plus ridicule de prendre au sérieux cette parade diplomatique que de lui appliquer le traitement appropriatif de la photo touristique.

Tel n’est pas l’avis d’une bonne partie des commentateurs, qui continuent à voir dans la photographie l’héritage des icônes pieuses récompensant les catéchumènes méritants. Sois poli, dis bonjour et merci, tiens-toi droit – en un mot, sois sage comme une image. D’autres ont bien compris que le monde a changé, et que c’est aujourd’hui par le selfie que circule le message joyeusement iconoclaste du renversement des hiérarchies les plus solides. Maman, je suis dans l’image! Par la magie inclusive de la photo touristique, les grands sont déshabillés de leur gloire, Barack et François se retrouvent figurants de l’apothéose de Thomas. Non, le selfie n’est pas sérieux, et c’est plutôt une bonne nouvelle!

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