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Le selfie, de Justin Bieber à Barack Obama : 5 choses à retenir de ce phénomène de 2013

30 décembre 2013

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Édité par Henri Rouillier  Auteur parrainé par Isabelle Monnin

Un selfie de Justin Bieber posté le 26 décembre sur son compte Instagram.

Le selfie (autoportrait photographié avec un smartphone publié sur internet), est le nouvel eldorado de l’ »ego trip ». Le phénomène a explosé dés 2013 sur les réseaux sociaux, envahissant Facebook, Twitter, Instagram, FlickR et autres plateformes de partage.

La selfmania a pris une telle ampleur que des applications mobiles lui sont dédiées (Snapchat, Shots of me, etc.) fleurissent sur les téléphones intelligents.

Si une photo selfie est désignée par ses adeptes comme étant un outil de communication et de reconnaissance sociale voir communautaire, reste qu’il suffit de se pencher un peu plus sur le phénomène pour comprendre que ce discours de partage n’est qu’un vernis pour justifier ce qui n’est, au final, qu’une egosphère décomplexée et très rentable.

1. Cheveux, fesses, muscles, le selfie se décline

En témoigne, le hashtag selfie (#selfie) qui a augmenté de plus de 200% en 2013, atteignant le 56 millions de photos partagées. Les partisans des nouvelles technologies mêlées aux ambitions marchandes des grands groupes du secteur NTIC ont bien compris l’intérêt qu’ils ont à entretenir et à développer cette nouvelle autocélébration. Le 13 novembre l’application Shots of Me soutenue par l’idole des adolescentes, Justin Bieber, a fait son apparition sur l’Apple Store. Le groupe a ainsi investi 1,1 million de dollars dans un nouveau réseau social entièrement dédié aux selfies.

Avec le selfie, l’individu se recrée lui-même en exploitant les opportunités des nouveaux médias. Le selfie crée une expérience inédite : être vu entrain de se voir. Cette nouvelle tautologie numérique propose un individu qui se fabrique un moi, une mise en spectacle autocentrée et dévouée totalement au regard d’autrui.

Barack Obama et son selfie lors de l’hommage à Nelson Mandela (R.SCHMIDT/AFP).

La reproductibilité technique infinie des réseaux sociaux creuse le terreau d’une catégorie d’êtres qui a trouvé dans le selfie une nouvelle forme d’exhibition publique immédiate, qui a le charme d’autoriser au commun des mortels un moment d’apparat.

Le selfie développe d’ailleurs ses propres codes et ses propres rituels : du selfie duckface (la bouche en cœur), au selfie miroir et selfie enlaidisseur ou legsie : montrer ses jambes nues étendues dont le hot-dog legs selfie en contre-plongée), en passant par le selfie cadré sur un fragment du corps comme les cheveux (helfie), la fesse (belfie), ou la musculature (welfie), etc.

Le selfie qu’il soit esthétique, parodique, humoristique, reste en tout état de cause un portrait narcissique qui n’attend que le commentaire. Le plaisir n’est plus dans la consommation de l’autre, comme dans les chats, mais de soi-même à travers l’autre. Les selfies sont des formes brèves photographiques qui « piquent » là où ça peut démanger : investir de l’estime de « soi » en éprouvant un maximum de gratification narcissique.

2. Un conte moderne accessible à tous

Si le nombrilisme est le stimulus primaire du phénomène, ce sont les modalités de visibilité (plus ou moins intimes, plus ou moins publiques) qui expliquent aussi le succès du selfie. Car je peux me construire plusieurs soi (self), ce qui m’offre le fantasme d’exister de manière décuplée. Mais pas de méprise, la plupart des selfies postés sont des faux self, une version augmentée, déformée, illusionniste de l’individu.

Dans la majorité des cas, l’exposition au regard présente un moi fier et soucieux de mériter l’amour d’autrui ou sa reconnaissance (notamment par le j’aime, le partager, commenter, etc.). Comme disait Roland Barthes dans la « Chambre claire » à propos du portrait : « Le devenir idéal de la photographie c’est la photographie privée qui prend en charge une relation d’amour avec quelqu’un. Qui n’a toute sa force que s’il y a eu un lien d’amour même virtuel avec la personne présentée ».

L’autofiction selfique est une libération égocentrique partagée, un conte moderne accessible à tous où chacun peut se raconter sa petite histoire (je suis beau, je suis drôle, j’ai une vie festive, etc.). Revers de la médaille, cela peut aussi fragiliser les plus crédules car la réalité virtuelle peut prendre la violence d’un propos acerbe et insultant ou d’une manipulation malveillante poussant parfois à des cas extrêmes de suicides.

3. Le selfie comme la nouvelle artillerie de notoriété du monde des célébrités

Le selfie repose avant tout sur des dynamiques de visibilité, la contagion devenant un but en soi. Ainsi on comprend pourquoi le selfie est aussi exploité dans le cadre d’une fabrication maîtrisée par des personnalités déjà en vue (stars, politiques influents, etc.).

L’exemple de célébrités qui cèdent à la tendance n’est plus à démontrer (comme les chanteuses Miley Ray Cyrus, le couple Clinton et Obama, etc.). Ce qui importe n’est donc pas uniquement d’être vu mais aussi d’être reconnu, la reconnaissance enclenchant le phénomène de diffusion massive.

 

 

Hillary et Chelsea Clinton pratiquent, comme Rihanna, l’art de la selfie (B.KINNEY/SIPA).

L’exposition de la vie privée ayant toujours participé à la fabrication du star-system, la répétition et la reproduction de l’expérience de selfie rendent familière une personnalité. Les médias de masse ont toujours exploité « l’effet de présence » du portrait des individus dans l’espace et dans le temps afin d’accroître leur notoriété.

Pour les célébrités le selfie n’est donc qu’une valeur ajoutée de plus au façonnage d’une popularité. La valeur numérique et économique d’un selfie se fait alors par le clic (notamment pour les fabricants de stars, pour les marques et pour les entreprises du secteur NTIC), les plus regardés développant un capital de richesse par le nombre de vues. Cette expérience de selfie – qui n’a d’autre but qu’une recherche de notoriété en fixant des millions de yeux sur soi – explique les débordements numériques de certaines stars comme Paris Hilton.

Cette nouvelle forme narcissique de l’intimité rendue publique tend à une spécularité généralisée où on cherche, comme le souligne Roland Barthes « le dévoilement de l’air, de la valeur de vie de l’individu ». Ce qui semble changer avec le selfie, c’est l’illusion produite de prise sur le vif, de la vérité d’un moment car la personne se photographie elle-même.

4. Un labyrinthe de miroirs

Ceci renouvelle donc le genre d’une « authenticité ». En effet, le selfie met l’accent sur une réalité en apparence non apprêtée, évidente. Ceci amène à la construction photographiée d’un moment apparemment fortuit, donc vrai. Cette vogue masque le coté de plus en plus voyeuristes et exhibitionniste des selfies postées sur le web.

Cette extimité surexposée pour reprendre le terme du psychiatre Serge Tisseron (désir de rendre visibles certains aspects de soi jusque là considérés comme relevant de l’intimité) est très encouragée par le selfie. Les photographies passent de plus en plus du cercle des proches avec un accès limité vers la sphère publique ou bien investissent d’emblée la sphère publique dans un objectif de popularité (notamment pour les célébrités).

Le compte Instagram de Benny Winfield Jr, leader autoproclamé du « selfie movement ».

Les clichés projetés sur la toile deviennent substituables l’un à l’autre, les visages s’anonymisent et en même temps se familiarisent. L’accumulation de ces visages, de ces regards, de ces mimiques, de ces spectacles corporels étalés porte en elle les prémices d’une intoxication morbide.

Le selfie industrialisé construit un « labyrinthe de miroirs » d’individus dans une logique d’autopsie archivée puisque une nouvelle photo en évacue une autre.

Ce fantasme d’un humain augmenté par hybridation technique n’est pas nouveau puisque déjà au Moyen-Âge la magie parastatique procédait par hybridation de personnages réels et par des jeux de miroirs. Elle était l’art de faire de faire apparaître un individu à distance de lui-même et reposait sur un présupposé de dématérialisation très avancée sur son temps (réalité virtuelle où ce n’est pas le corps qui se déplace mais son image). On parle aujourd’hui d’ubiquité virtuelle grâce aux nouvelles technologies avec ce désir d’aller toujours plus loin dans le projet de l’humain augmenté.

5. Quand le selfie devient un art performance

Ce projet explique que l’art performance se soit emparé du selfie. En témoigne le travail du Français Cédric Blanchon qui pense un selfie artistique dans une réflexion anticipatrice d’une société apocalyptique, où l’être humain est capable de se transformer lui-même par les technologies. Sa série The Corporation qui rend hommage à Dick, Kafka, Cronenberg, témoigne que la photographie mobile est une nouvelle sorte d’image qui par son statut hybride amène certains i-photographers à une démarche artistique dans leur pratique. Ce qui distingue donc la selfie sociale de la photo créative c’est l’envie de l’i-photographer de se réapproprier les potentialités techniques propres au smartphone afin de construire un « regard ».

Eloïse Capet présidente du Mobile Art Group of Paris dit MOBAG), photographie aussi son propre corps mais dans une poétique de la femme avec des mises en scène qui revisitent le portrait en refusant la personnification.

Son visage n’est pas montré, grâce à un cadrage qui le met hors champ ou le recours à la technique du flouté. Avec le selfie, le mariage entre art et photographie mobile prend une tournure offensive contribuant par là-même à la dématérialisation de l’œuvre d’art et à l’émergence de la performance sur internet, forme d’expression artistique éphémère.

Or, tout le paradoxe repose sur la diffusion hétérogène des plateformes de partage. Pour qu’un selfie s’apparente à un geste artistique, encore faut-il qu’il rencontre un public qui le reconnaisse et le désigne comme tel. La garantie de la valeur de l’œuvre par le dispositif de diffusion comme Instagram, FlickR n’existe pas.

On se heurte ici aux limites du processus : une photo publiée sur internet ne pourra avoir un statut artistique que si, à un moment donné, émerge le processus de sélection effectué par les experts du monde de l’art. Ainsi, comme l’art contemporain se crée in situ, cela passe par la reconnaissance critique et la diffusion de l’i-photo dans un dispositif légitimé du monde de l’art comme la galerie ou le musée et donc par des logiques d’exposition en dehors de l’espace des plateformes interactives.

L’immatériel en art n’a de valeur sur le marché qu’au travers de sa matérialité. La série limitée participe à donner de la valeur d’où la nécessité de sortir d’un cadre de sérialisation et de reproduction infinie qu’est le support internet afin de créer de la valeur. Ceci explique que des i-photographers comme Xavier Cha ou Vutheara entrent dans le dispositif d’exposition des galeries ou des musées (Xavier Cha à exposer son Disembodied Selfie, « Autoportrait désincarné » à la Biennale d’art contemporain de Lyon en 2013). Aussi, on peut considérer avec prudence que quelques uns des photographes mobiles préparent une nouvelle forme de représentation visuelle artistique et critique propre à la technique smartphone.

 

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