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Le Graphe de l’humeur

11 août 2014

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http://www.internetactu.net/2013/09/18/du-graphe-social-au-graphe-de-lhumeur/

 

Que ce soit Bitly avec Feelings, un système de signets permettant d’intégrer une appréciation simple et visuelle sur ceux-ci, Facebook avec le développement de la catégorisation des statuts, nombreux sont les systèmes (Path, Line, MessageMe pour n’en citer que quelques-uns de ceux qu’évoquaient Jenna Wortham pour le New York Times…) et les applications qui vous proposent d’associer de l’expressivité à ce que vous partagez, a minima via les fameuses émoticônes.

La catégorisation des statuts sur Facebook
Image : La catégorisation des statuts sur Facebook.

Ces exemples montrent combien “toutes les interfaces prêtent désormais attention à l’aspect émotionnel de votre information”, estime Evan Selinger pour Wired. “Pour mettre ces développements dans un contexte plus large : le graphe de l’humeur est arrivé, prenant sa place aux côtés du graphe social (le plus souvent associé à Facebook), des graphes de citation et de connaissance (associés à Google), du graphe professionnel (associé à Linked-in) et du graphe d’intérêt (associé à Pinterest et d’autres).” Pour Evan Selinger, le graphe d’humeur est le signal d’un important changement dans nos modes de communication médiés par l’ordinateur. Et ce d’autant que la prise en compte de notre humeur n’est pas seulement un reflet encore plus personnel de nous-mêmes, mais a également le pouvoir de nous changer, de modifier la façon dont on s’exprime.

Notre intelligence émotionnelle en ses limites

Car changer l’interface change la conversation. Nous sommes l’une des espèces avec la plus complexe palette d’expressions faciales soulignait Bill Blakemore pour ABC News, qui nous permet de communiquer une variété quasi infinie d’expressions, rappelle Selinger, d’où la difficulté à tenter de la faire comprendre à nos ordinateurs, comme s’y essaient les chercheurs d’Affectiva qui ont tenté de dresser le premier répertoire de l’expression de nos émotions. Nous ne cessons d’inventer de nouveaux mots pour décrire la complexité de nos émotions (comme le font à leur manière les Emotionary ou le Dico du futur) et de concevoir des algorithmes pour créer des langages personnalisés pour retranscrire des émotions intraduisibles, comme le proposent le designer Pei-Ying Lin dans son projet sur l’ineffabilité.


Image : la classification de l’émotion du psychologue Gerrod Parrot agencée par le designer Pei-Ying Lin.

Reste que la communication de nos émotions n’est pas si simple. Nous ne parvenons pas vraiment à lire le ton d’un e-mail, d’un commentaire ou d’un message instantané, comme le rapportait récemment Nick Bilton en évoquant combien l’échange et l’utilisation même d’émoticônes sont différents d’une culture à une autre. Selon un responsable de Facebook qui a enquêté sur l’usage des smileys dans la messagerie instantanée, dans la culture asiatique, l’expression d’un smiley ne transmet pas nécessairement une émotion, mais un contexte. Pour les cultures asiatiques, un smiley avec des nuages sombres montrerait quelqu’un de triste qui passe une mauvaise journée. Aux Etats-Unis, l’émotion raconte l’histoire, pas le contexte. Utiliser un smiley avec des étoiles dans les yeux ne signifie pas la même chose en Asie qu’aux Etats-Unis.

La communication écrite est finalement moins riche en tonalité que ne peut l’être la communication en face à face. D’où le succès et l’enjeu des émoticônes, emoji, smileys, symboles et autres descripteurs d’émotion… Ajouter du sens au sens.

Reste que ces descripteurs ont également un coût : plus on s’appuie sur ces symboles préfabriqués pour exprimer une idée, plus ils structurent et limitent les idées qu’ils expriment, sans éviter pour autant toute mécompréhension, rappelle Selinger. A mesure que nous façonnons nos outils, ils nous façonnent en retour observait déjà Marshall McLuhan.

Les contraintes ne sont pas nécessairement toutes mauvaises. Le linguiste et militant politique Noam Chomsky avait ainsi critiqué Twitter arguant qu’une interface limitée signifiait une prose limitée et une pensée limitée. Si les utilisateurs de Twitter utilisent des smileys (certains étant plus populaires que d’autres, comme les comptabilise en temps réel Emojitracker), reste que Twitter a évolué d’une manière que ses fondateurs n’avaient pas imaginée, souligne Selinger, en inventant ses propres signaux émotionnels et communicationnels, via les reTweets et autres hastags notamment. Les interfaces graphiques d’humeur peuvent-elles être utilisées de manière similaire par l’utilisateur ?

Tout dépend en fait si l’interface permet aux utilisateurs d’ajouter leurs propres objets émotionnels ou si elle les limite à un menu déroulant présélectionné… estime le journaliste. Même si la plupart des utilisateurs préfèrent les formules simples ou binaires, utilisent les signaux émotionnels les plus courants, la possibilité d’inventer ses modalités d’expression joue un rôle certain, comme l’a montré le développement des usages de Twitter. Les pratiques et leurs ritualisations permettent, à leur manière, d’exprimer des émotions. Reste que les entreprises ont plutôt tendance à vouloir faire entrer nos émotions dans des boîtes, à contraindre l’utilisateur à un panel d’expressivité réduit, afin de mieux les décrypter et mieux les faire lire par nos machines.

Pourtant, les ordinateurs peinent toujours autant à comprendre nos intentions, estime Selinger. Il demeure difficile de comprendre et traiter le langage naturel, d’automatiser l’analyse de sentiments ou de déterminer un contexte ambigu.

Bien sûr, le graphe des sentiments peut avoir de profondes implications sur les modèles économiques de l’internet et notamment les fameuses recettes publicitaires, estime Will Oremus pour Slate. Il pourrait permettre d’affiner la personnalisation, mieux identifier les annonces qui vous correspondent, et bien sûr, prédire vos sentiments à venir… Mais il aura tout autant de conséquences sur la vie privée. Comme il l’explique, très simplement, ces données finiront par alimenter le moteur publicitaire des sites. Et quand ce sera le cas, nous devrons réfléchir à une décision de confidentialité supplémentaire à chaque fois que nous mettrons à jour notre statut. “Nous aurons le choix entre utiliser les émoticônes et envelopper notre message comme un cadeau pour les fouilleurs de données ou continuer de nous en tenir à un langage normal pour limiter notre audience aux autres hommes.”

Du travail émotionnel à la zone de la machine

C’est pour cela qu’il faut s’interroger sur les implications d’un graphe de l’humeur, non seulement au niveau individuel, mais également au niveau socioculturel, suggère encore Selinger. Même si vous ne partagez rien sur Facebook, celui-ci pourra certainement demain évaluer votre émotion personnelle en observant celle de vos relations. Via les interfaces “persuasives” pourrons-nous demain évaluer le “travail émotionnel” de chacun ? Le travail émotionnel, c’est ce que la sociologue Arlie Russel Hochschild définissait en 1983 dans son livre Le management du coeur : la commercialisation du sentiment humain, à savoir, l’effort que l’on fait pour donner l’impression d’éprouver un sentiment, pour essayer d’entraîner le même sentiment chez les autres, explique Ned Resnikoff pour Msnbc. A l’image du sourire que doit fournir le serveur ou l’escorte-girl à son client. Le travail émotionnel a un double rôle, rappelle Ned Resnikoff : améliorer la satisfaction du client et renforcer la loyauté et l’obéissance à l’employeur. Est-ce cela que mesurera demain le graphe de l’émotion ? La mesure de nos sentiments est-elle une façon plus séductrice pour nous faire entrer dans la “zone de la machine”, chère à l’anthropologue Natasha Schüll ?

Natasha Shüll, auteure de l’Addiction par le design a étudié les joueurs de machine à sous à Las Vegas, raconte Alexis Madrigal pour The Atlantic et à découvert que la plupart des gens ne passaient pas de temps sur ces machines pour gagner de l’argent, mais pour entrer dans la “zone de la machine”, dans son rythme, son hypnose, sa fascination, sa puissance de distorsion spatiotemporelle… Une version noire du flow, cher au psychologue Mihály Csíkszentmihályi. La zone de la machine c’est quand l’esprit en arrive à oublier le corps dans la tâche à réaliser. Pour Madrigal, c’est la même chose quand nous devons faire des tâches répétitives sur nos ordinateurs. La zone de la machine “logicielle” est caractérisée par son manque de connexion humaine, comme quand on regarde des centaines de photos à la suite… Et à en croire Madrigal, cela nous arrive peut-être plus souvent qu’on ne le pense, d’entrer dans la zone de la machine… “Ce que Facebook et les machines à sous partagent, c’est la capacité à fournir une rétroaction rapide à des actions simples”. On commence par regarder la photo de quelqu’un, puis on plonge dans l’observation d’autres images. “Le mécanisme devient lui-même le point”.

Pourquoi les designers favorisent-ils cela ? interroge Madrigal. Pourquoi ne nous font-ils pas un signe : “et, vous venez de regarder plus de 100 photos, et si vous écriviez à un ami plutôt ?” Pourquoi nous encouragent-ils à les consommer toujours plus plutôt que de nous aider à arrêter ? L’engagement est la monnaie des réseaux sociaux, rappelle Madrigal. Et l’engagement n’est mesuré qu’au temps passé… Les systèmes ne font que répondre à ce que les gens veulent… Oui, mais tout dépend de ce qu’on entend par ce que veulent les gens. Plus vous passez du temps sur un site ne signifie pas que vous l’apprécier à proportion. N’est-ce pas oublier, éluder, le rôle que ces sociétés (et leurs designers et ingénieurs) jouent à façonner nos comportements pour augmenter notre temps à les consommer ? Et cela met de côté le fait que les gens (souvent) font des choses qu’ils n’apprécient pas. Et Madrigal d’appeler les designers à arrêter de concevoir des pièges pour nous faire tomber dans la “zone de la machine”.

Subvertir les plateformes d’humeur ?

Les implications du graphe de l’humeur ont une portée bien plus vaste que la seule mesure de nos émotions individuelles.

Si les femmes sont plus susceptibles que les hommes d’utiliser des émoticônes dans leurs messages (cherchant à être plus expressives dans leurs communications non verbales ?), comme le soulignent une étude de la Rice University menée par Philip Kortum du département de psychologie, est-ce à dire que ces graphes cibleront plus les femmes que les hommes ? Que se passe-t-il quand un Etat sait suivre l’humeur de sa population comme l’a récemment fait l’Inde ou Vilnius en Lituanie avec son baromètre du bonheur (disponible d’ailleurs dans bien d’autres villes) ? Comment nous sentirons-nous quand tout le monde connaîtra notre état émotionnel ?

De l’automatisation de notre ressenti à la manipulation émotionnelle

Quand FocusAssist vous demande de vous remettre face à l'écranPour Nicholas Carr, ce n’est peut-être pas un hasard si l’arrivée du graphe de l’humeur correspond à l’avènement de la reconnaissance faciale et des applications de surveillance du regard. “La caméra, après avoir longtemps regardé vers l’extérieur, se tourne vers l’intérieur”. Et d’évoquer l’article de Vanessa Wong pour Bloomberg qui revient sur le communiqué de lancement de l’assistant d’attention pour iPad (baptisé FocusAssist) lancé par la société de formation en ligne MindFlash en association avec la société Sension. Le système utilise la caméra de la tablette pour suivre les mouvements des yeux de l’utilisateur. Quand il se rend compte que votre regard s’éloigne de l’écran quelques secondes, le programme interrompt la formation que vous devez suivre jusqu’à ce que vous lui prêtiez à nouveau attention.

L’étape suivante est évidente, estime Carr, l’automatisation de notre ressenti. Demain, chaque fois que vous écrirez un message, l’appareil photo de votre Smartphone ou de votre tablette lira votre expression faciale, calculera votre humeur, et ajoutera l’emoji approprié. Non seulement cela accélérera considérablement le processus, mais surtout, cela supprimera l’obligation d’introspection pour connaître son ressenti. Notre graphe d’humeur nous aidera à “purifier et enrichir nos temps” tout en renforçant l’efficacité de la production du flux en temps réel, ironise Carr, au bénéfice autant de l’expéditeur, que du destinataire ou du tracker. Autant dire qu’il y a de quoi ressentir une certaine “nausée existentielle” en contemplant ces tendances, reconnaît Carr. Et encore, il n’évoque pas combien ces systèmes seront également voués à manipuler notre propre émotion, à l’image du miroir imaginé par Shigeo Yoshida de l’université de Tokyo que rapportait récemment le New Scientist (vidéo). Un miroir qui vous montre souriant, même quand vous ne l’êtes pas. Un système qui présente une image altérée de soi par un logiciel pour manipuler notre état émotionnel (on peut aussi le faire par la chirurgie esthétique, rapporte Nex Nature).

Robinson Meyer pour The Atlantic est particulièrement horrifié par FocusAssist, qui consiste à forcer l’attention d’un homme par la surveillance algorithmique, ultime étape avant la torture attentionnelle physique comme on la trouve dans Orange mécanique. A quand ce type de fonction dans un Mooc ironise Nicholas Carr ? Combien de temps avant qu’un annonceur vous oblige à regarder sa vidéo avant de vous autoriser à regarder celle que vous vouliez voir (ça n’existe pas déjà…?) ? Et combien de temps avant que FocusAssist soit utilisé en dehors du contexte pour lequel il a été conçu ?

Comme le souligne Robinson Meyer, FocusAssist est un outil qui ne sait pas ce qu’est l’attention et qui, contrairement à ce qu’il affiche, ne sait pas non plus ce qu’est l’apprentissage.

Non seulement nous connaitrons moins notre état émotionnel que nos proches… Mais en plus, nous ne le ressentirons plus vraiment si la machine ne l’intègre pas. Automatiser nos sentiments sera-t-il encore le seul moyen d’en éprouver ?

Hubert Guillaud

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