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Emoji, le « mot-image » de la culture mobile ? Et si l’on regardait vers où pointe le doigt…

10 juin 2014

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Depuis le 16 juin 2014,

Laurence Allard

http://www.mobactu.fr/?p=1074

le consortium Unicode, dans sa liste de caractères universels pouvant être utilisés sur les supports numériques, a intégré 250 nouveaux emojis, agrandissant la liste des 800 pictogrammes venant de plus en plus enrichir nos conversations mobiles. Beaucoup de commentateurs ont mis l’accent sur le fait que le doigt d’honneur était ainsi reconnu par cette instance, cédant parfois à une verve folklorisante typique du discours sur le numérique. Regarder dans quelle direction pointe cet emoji d’honneur et  qu’indique cette standardisation de ce qui nous semble relever d’un ensemble sémiotique de « mots-images » usitées dans nos interactions digitales… autant de questionnements que nous voudrions commencer à soulever ici. De fait, plusieurs données nous incitent à aborder l’hypothèse d’un standard communicationnel  émergent dont l’emoji serait emblématique mettant en forme plus avant une culture mobile faite des mots-images  au sein d’une textualité indifférenciant iconique et scriptural.

Emoji d’honneur,  un doigt pointé vers  l’iconisation de la conversation téléphonique ?

Nous avions parlé dans un billet précédent « Qu’est-ce qu’une photographie à l’ère numérique? » de la plateforme Line et de sa large palette expressive en emoji conférant à la communication téléphonique une dimension iconique  inédite et typique de la multimodalité des interactions digitales dispatchées entre voix, texte et images selon les circonstances, les interlocuteurs et les équipements.

Cette iconisation de la conversation par téléphone mobile – qui se donne à voir dans l’usage récurrent de l’émoji –  s’inscrit dans un double contexte de mutation du mobile comme l’authentique « caméra-stylo » et de la socialisation achevée du genre « applications ».

Le rapport annuel de Mary Meeker « 2014 Internet Trends » paru en juin 2014 a mis en avant le chiffre de 1,8 milliard de photographies partagées chaque jour dans le monde soit la multiplication par 5 en deux ans de ces pratiques corrélées elles-mêmes à la montée des applications de messagerie mobile comme Snapchat. Le mobile est ainsi devenu dans de nombreux pays dans le monde le « premier écran » comme par exemple aux USA. Et d’après le nouveau  « Mobility Report » d’Ericsson,  les usages du téléphone mobile – ou plutôt des mobiles en comptant les tablettes et autres phablettes – semblent rompre plus que jamais avec le paradigme historique d’innovation autour de la voix et de la communication à distance au profit de pratiques de prises de vue et de visionnement d’images…mais qui ne sont plus juste des images mais à la fois des images et des mots mais aussi des mots-images, comme nous allons le montrer.

 

 

Les adolescents passeurs créatifs des mots-images (selfie, emoji…)

Les applications mobiles, moins d’une dizaine d’années après leur première émergence à la faveur d’un smartphone à la pomme, trouvent leur public particulièrement chez les adolescents. L’enquête « Junior Connect » (Ipsos, mars 2014) intitulée « Print, tablettes, autres écrans : les nouveaux usages des moins de 20 ans » établit une inscription à 50% des 13/19 sur les messageries instantanées  mobiles comme SnapChat ou WhatsApp et comptabilise 9 adolescents sur 10 utilisant des applications mobiles. En suivant le tag #everythingonmyphone, il est possible d »observer de l’intérieur cette culture mobile juvénile constituée par la singularisation – suivant la problématique du hack d’usage – d’une panoplie d’applications.

 

Leurs usages d’une conversation iconisée – dont relèvent les emojis –  sont également à l’oeuvre dans les selfies pris notamment par l’intermédiaire d’une application comme Snapchat. Selon une enquête Pew Internet de mars 2014, la moitié des jeunes entre 18 et 33 ans ont posté un selfie sur différentes applications web ou mobiles. Le selfie est, selon nous, plus de l’ordre d’un portrait de soi dans le monde au cadrage indiciel – supposant une performance gestuelle – dans lequel l’élément significatif est à vos côtés ou à l’arrière-plan (une personnalité, un décor…). Le selfie pris et envoyé avec l’application Snapchat par les plus jeunes ne relève pas unilatéralement d’une culture de l’éphémère narcissique mais constitue également un moyen de mise en scène des interactions présentes qui joue notamment sur  la programmant par exemple d’un effet de surprise ou de frustration chez le récipiendaire d’un ensemble de signes (image, dessin, texte) grâce au minutage de la durée de réception. Drama et coup de théâtre nourrissent ainsi les mises en scène de la vie quotidienne connectée des adolescents qui trouvent des espaces de publicisation temporalisées sur les réseaux sociaux mobiles. Comme l’explique cette lycéenne de Seine Saint Denis se prenant en photo avec Snapchat devant le tableau des départs de la gare du nord : « C’est la première fois que je vais à Londres. Je me suis photographiée avec le tableau des départs en mettant 5 secondes comme ça au lycée on va se demander où je suis partie. Ça me fait rire d’avance.» (S., 16 ans, Saint-Denis). Cette dramaturgie selfiesque constitue un bon terrain d’observation de la  « stylistique de l’existence » chère à Michel Foucault qu’aménage le mobile devenu compagnon d’existence des jeunes (et des moins jeunes). A l’aide de l’application Snapchat, les adolescents vont ainsi composer des agencements de signes visuels et textuels dans lesquels ils exercent leur créativité dans leurs interactions de tous les jours. Ainsi cet exemple d’un snapchat envoyé par une lycéenne de 17 ans devant le poème « Le bateau ivre » de Rimbaud inscrit sur un mur parisien qui compose un autoportrait ironique en jouant à la fois sur les mots et les images.

 

Mais il serait  erronée de limiter l’usage des mots-images et de la conversation iconisée aux seuls adolescents et de les singer comme un peuple numérique autarcique ne dialoguant qu’entre pairs dans un langage spécifique comme certaines visions psycho-marketing le proposent. Il existe  un caractère transgénérationnel de la conversation mobile à travers les échanges entre adultes et jeunes, telles ces conversations entre enseignants et élèves qui constituent un vecteur de pervasivité entre milieux sociaux et formats expressifs. C’est le cas de cette professeur de lettres en banlieue parisienne, connue sous le pseudo de Mat Hild et qui poste régulièrement sur Facebook des messages écrits par emojis (captures d’écrans de SMS, photographies mobiles de copies commentées par ses propres mots-images).  Interrogée sur ce partage d’un langage commun avec ses élèves, elle explique, selon ses propres termes recueillis au cours d’une conversation en ligne de mai 2014, « seuls mes anciens élèves sont autorisés à utiliser les emojis dans les SMS qu’ils m’envoient ». Elle converse ainsi par mobile à la fois avec ses élèves mais également avec sa mère initiant une chaîne de diffusion de ces « mots-images » en toute créativité.

 

 

Le renouveau de l’écriture grâce à l’image connectée

Mat Hild poursuit en expliquant que pour elle « les emojis sont très différents des smileys (que je déteste), car ils ne relèvent pas d’un automatisme. Ils me semblent pour la même raison très utiles pour éviter de gloser une émotion, particulièrement en contexte contraint. »

Une herméneutique des mots-images de la culture mobile peut à présent être observée à mesure que la palette expressive de l’emoj s’élargit et se customise à travers une gamme d’ applications de clavier. Alors que le smiley semblait un signe iconique déchiffrable non ambivalent, la communication idéographique créative suppose une technique d’interprétation, à la fois en raison de la non interopérabilité entre les marques de smartphone mais aussi par la polysémie des emojis. Certains vont même décrire leur propre émoji imaginaire par des mots quand ils ne peuvent ou ne veulent pas l’insérer.

 Grammaires de l’emoji

En conclusion, à travers cette reconnaissance de l’emoji par Unicode ou encore le lancement d’un réseau emoji-only, pointons la possibilité d’un renouveau de l’écriture idéographique à travers l’usage des emojis en particulier et l’iconisation de la conversation mobile en général.

En effet, à la différence des smileys qui avaient une fonction de modalisation de l’expression typique d’un registre affectif de l’offre communicationnelle commerciale (que certains désignent comme relevant d’un capitalisme affectif), les emojis constituent, dans leurs usages observables, un langage de mots-images, venant s’ajouter aux langages verbal ou iconique déjà souvent indifférenciés dans la conversation mobile (photos de textes envoyés…). Ils ne relèvent pas non plus des formes minimales automatisées de communication à la fonction de réaffirmation phatique du lien communicationnel comme le succès de l’application YO et autre » poke » ou « nudge » en leur temps en sont emblématiques.

De la textualité mobile, il avait été déjà beaucoup question dans ce blog. De son caractère hybride  textuel et iconique support à la fois d’usages d’automédialité ou conversationnels. C’est cette dimension langagière en tant que telle des mots-images comme partie prenante de l’histoire de l’Ecriture que réactualise la conversation mobile créative.

Une dimension langagière qui suit de près les règles syntaxiques de certaines langues comme cette étude menée par un analyste d’un cabinet d’études étatsuniens Tyler Schnoebelen qui a analysé 500 000 tweets comportant des emojis. Il fait observer que «les emojis ont tendance à être en fin de message, qu’ils respectent la chronologie du temps et des actions et ne peuvent être confondus avec des simples signes de ponctuation.»

 

C’est ce qui pourrait expliquer l’introduction d’emojis ethniques. Si les emojis ne consistaient qu’en des signes d’interjection iconique à l’instar des smileys, des enjeux identitaires n’auraient pas connus un tel écho car il est possible de discourir par emoji et de constituer un syntagme expressif dans une suite de tels mots-images. Ainsi, il existe une gamme d‘Ujo africains permettant de sortir des clichés de l’occidentalisme blanc dominateur dans sa mise à l’écart des emojis à caractère ethnique.

 

Maurizio Ferraris dans son article « Ecrire avec le téléphone » publié dans  l’ouvrage collectif « Téléphone mobile et création » nous rappelle combien le téléphone mobile est avant tout « une machine à écrire, c’est à dire une machine à produire des objets sociaux ». Les emojis illustrent à la fois la créativité de la culture mobile contemporaine tout en s’inscrivant dans une histoire de l’écriture et de la communication. Ils symbolisent à la fois le futur technologique des interactions et leur ancrage dans l’histoire des mots qui est aussi celle des images.

 

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